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Il faut tout d’abord rappeler que, dès l’occupation
latine, les langues parlées sur le territoire de la France d’aujourd’hui,
furent très diverses, comme l’étaient les substrats
et adstrats dont chaque région subit l’influence. Dès
le premier siècle, le latin des colons fut altéré
par les autochtones, mais nous n’avons guère d’informations
précises sur ce qui se passa.
Nous constatons que, aux environs du 10e siècle, les écrivains
du Midi qui veulent utiliser leur langue ont des parlers bien différents
de ceux du Nord. C’est pour cela que fut donné à ces
parlers, de l’Atlantique aux Alpes, le nom de lingua occitana .
Au moment de la création de Montauban, en 1144, on peut affirmer
que la totalité de la population locale emploie essentiellement
l’occitan (variante « carcinole ») et que les intellectuels
se servent aussi du latin, langue internationale de cette époque,
utilisée spécialement dans le clergé et pour les
actes officiels.
Avant même la création de la ville, des sites nombreux avaient
été ou étaient habités. On peut relever de
nombreux toponymes (noms de lieux) occitans d’origine gallo-romaine,
tels que Sapiac, Escorsac, Birac, Verlhaguet, Gasseras, Ardus, qui font
encore partie de Montauban, ou, à l’extérieur, Léojac,
Loubéjac, Verlhac, Albias, etc. La terminaison en -ac comme l’emploi
du –lh- sont caractéristiques de la langue et de la graphie
occitane.
En 1144, les habitants du bourg de Montauriol (« mont doré
», a partir du latin montem aureolum) s’adressent au comte
de Toulouse, Alphonse Jourdain, pour créer une nouvelle cité,
qui prend le nom de Montalban (« mont blanc », du latin montem
albanum). L’origine de ce nom a été l’objet
d’autres hypothèses, comme celle d’un mont dels albars
(« saules »), ce qui explique la présence de saules
sur le blason de la ville.
La situation géographique est marquée par la présence
de quatre rivières :
- le Tarn ;
- le Tescou (du nom issu d’un ancien peuple occupant le secteur)
;
- la Garrigue, de l’occitan garriga « friche », qui
passe par la Fobio, de l’occitan fòvia « ravin »,
e la Mandoune (femme d’un Mandou, dérivé occitan de
Amans o Armand), avant de se jeter dans le Tarn ;
- le Mortarieu, de l’occitan mòrtarriu « ruisseau mort
», à cause de sa faible pente.
La croisade vit Montauban soutenir, bien sûr, les armées
du comte de Toulouse. Un des chroniqueurs les plus connus de cette guerre
est Guillaume de Tudèle, un navarrais qui vécut onze ans
à Montauban avant de se retirer à Bruniquel, en 1211. Le
texte d’un chroniqueur anonyme (qui écrit en langue d’oc)
nous signale l’importance qu’avait la ville pour les «
Occitans » : « Les gens du pays commencèrent à
être frappés de terreur au point que plusieurs laissaient
leurs habitations pour s’enfuir à Toulouse ou Montauban ;
car c’étaient les deux principales villes que le comte Raymond
eût à cette époque, et les plus fortes et défendables…
Le comte de Montfort alla mettre le siège à Montauban, pour
la prendre, ainsi qu’il pensait : mais cela ne lui était
pas possible, car la ville était très forte et entourée
de fossés et de fortes murailles, de façon que ceux qui
se trouvaient à l’intérieur ne le craignent pas, car
c’étaient des gens courageux. » Montauban est ici présentée
comme une place où on peut se mettre à l’abri et amasser
des provisions en cas de siège. La croisade est clairement pour
les autochtones une guerre de conquête menée par des étrangers,
los Franceses comme les désigne le troubadour toulousain Pèire
Cardenal.
L’expansion économique de Montauban est due surtout au commerce
fluvial. De nombreuses gabarras transportent des marchandises, avec les
marinièrs, groupés dans la rue des Sobiros-Basses. Il faut
signaler l’activité des frères Bonis, qui écrivirent
leur journal de 1345 à 1369 et notaient en occitan (qu’ils
appellent lenga romana) toutes leurs transactions. Il faut préciser
que les frères Bonis ne sont pas des gens repliés sur leur
terroir et qui refusent les nouveautés ; ils pratiquent le commerce
international, sans oublier que leur langue est l’occitan, et non
la langue du roi de France. Ils utilisent en outre la graphie classique,
fixée par les troubadours et que nous avons reprise aujourd’hui.
Dans leur clientèle, on trouve Pèire de Lunèl, de
Montech, un des écrivains majeurs de son temps.
A cette époque, la ville comprend cinq gachas et s’étend
dans des barris, à l ’extérieur des portes de Montmurat
(sur la muraille, au dessus du ruisseau de la Garrigue), du Grifol (du
nom de la fontaine voisine) vers Fossat (Villenouvelle), de Campanhas
du côté du faubourg la Capèla, du Mostièr,
des Carmes (rue des Carmes), et du Garric (rue Garric).
Pendant la guerre contre les Anglais, Montauban servit Edouard, prince
de Galles, le Prince Noir, puis les rois de France Charles VI et Charles
VII. Ensuite, elle devint la « Genève française »,
où venaient les protestants calvinistes, et s’opposa à
l’armée catholique et royale, dont les soldats pillaient
la région, avant de se soumettre, en fin de compte, au pouvoir
du Roi.
Les écrivains avaient alors à choisir entre trois solutions
: adopter la langue du Roi, le français, garder la langue de l’Eglise,
le latin, ou écrire dans leur langue maternelle, l’occitan.
Augièr Galhard répondit en occitan au français de
Michel de Scorbiac. Mais la création de l’Académie
de Montauban en 1744, montre que les intellectuels avaient choisi le français,
et l’occitan (qui se nommait alors gascon) fut mis un peu de côté
pour quelque temps. Les lettrés et le peuple, qui continuait à
utiliser, lui, l’occitan, avaient perdu contact.
Pendant le XIXe siècle, un mouvement de renaissance de l’occitan
naquit avec la création du Félibrige, qui produisit un grand
nombre d’oeuvres écrites dans la langue du peuple. C’est
l’époque où Sauriac était chassé en
1848 par les émeutiers royalistes qui criaient : Cal que parte
de Montalban ! (Il faut qu’il quitte Montauban). L’archiviste
Devals écrivait son journal en occitan. L’historien Mary-Lafon
exaltait le particularisme occitan. Les écrivains occitans profitèrent
de l’alphabétisation de leur public naturel et l’édition
bénéficia d’une expansion extraordinaire : la ville
de Montauban compte à elle seule vingt-sept écrivains félibres
recensés ! Sur la centaine d’écrivains occitans du
département, il faut mettre au premier plan le meunier de Loubéjac,
Jean Castéla, avec Mos farinals, le médecin de Lomagne Basile
Cassanhau, et surtout l’instituteur Antonin Perbosc, poète,
conteur, linguiste, organisateur du mouvement de renaissance, qui mourut
à Montauban en 1944. Il faut signaler aussi que Léon Cladel
écrivit quelques textes en occitan ; Bourdelle, grand ami de Perbosc
qui correspondait avec lui, disait « sculpter en occitan »
et était très lié avec le félibre A. Quercy
dont il a sculpté le buste.
Une grande partie de cette littérature (ancienne et moderne) mériterait
d’être rééditée, car seules quelques
oeuvres sont encore facilement disponibles.
Que pouvons-nous voir aujourd’hui qui nous rappelle que Montauban
est bien une ville occitane ? L’architecture et l’urbanisme
ne peuvent guère donner d’indications sur ce sujet. Nous
avons cependant quelques vestiges de ce passé occitan. On peut
voir au musée Ingres une vieille thériaque où se
lit l’inscription faz « fait) , deux cheminées où
est sculpté le rébus de Cahors illustré par un chien
(can en occitan) et un ours (prononciation occitane de –hors), la
vieille cloche La Berlòca, quelques pierres tombales, le cadran
solaire qui est sur l’église Saint Jacques avec l’inscription
tard o d’ora vendrà l’ora (l’heure viendra tôt
ou tard). Mais c’est surtout dans la toponymie (noms de lieux) que
ce passé est le mieux conservé, la où les édiles
« modernistes » n’ont pas eu l’idée de
débaptiser ces lieux et de les vêtir d’un nom français
ou francisé.
Nous restent encore la Fòvia, la Capèla, lo Mostièr,
la Mandona, l’Oleta, lo Toron, Mòrtarriu, Montauriòl,
Montalban, Mon-murat, las Albarèdas, lo Fau, la Landa, Fontnòva,
Bonafont, la Mòla, lo Carreirat, las Farguetas, la Pissòta,
lo Ramièr, Vinharnaud, la Vitarela, etc.
Les noms de rues ont malheureusement davantage souffert, sans compter
les créations récentes dues à l’expansion de
la ville. La carrièra de la Gulhariá est devenue «
rue de la Comédie », la carrièra del forn del comte
s’apelle « rue Gillaque », la carrièra dels josieus
celèbre aujourd’hui Mary-Lafon, Michelet a pris la place
de la Barberiá, la carrièra de la Fauriá a reçu
plusieurs noms avant d’en arriver à la « Résistance
», etc. A ces changements, il faut ajouter les erreurs d’interprétation
qui ont transformé lo camin garrèl (= tortueux) en «
rue Garrel », la carrièra del casse (= du chêne) en
« rue Delcassé » ou la carrièra de la sèrra
(= la crête) en « rue Lasserre », créant ainsi
des personnages imaginaires, et montrant surtout à quel niveau
d’ignorance peut mener l’aveuglement.
Ces exemples montrent aussi qu’un travail de recherche et d’explication
reste à faire si nous voulons vraiment connaître l’histoire
de notre cité.
Aujourd’hui, la vie de l’occitan se manifeste de plus d’une
façon. Plusieurs écoles de Montauban donnent un enseignement
bilingue français-occitan (la moitié de l’emploi du
temps se fait en occitan), une section bilingue a été créée
dans un collège, les cours pour adultes sont en expansion, le théâtre
en occitan (Cayrou et d’autres) est joué un peu partout devant
un public enthousiaste, des manifestations de toutes sortes sont organisées,
qui montrent l’intérêt d’une bonne partie de
la population pour une langue qui n’apparaît plus comme un
patois réservé à des paysans incultes, mais comme
une langue de culture qui a aujourd’hui droit de cité.
P. Burgan
Mai 2008
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